mercredi 29 septembre 2010

Pour un journalisme à l'état sauvage

"En vérité, je vous le dis, il faut aller au-delà du journalisme, retrouver la puissance brute des mots, être sauvage. Le journalisme standardisé tel qu'il se pratique aujourd'hui ne suffit plus à décrire le réel dans sa morne et bête brutalité"...Je devais être dans un mauvais jour, l'autre jour, quand j'ai tweeté ces quelques mots rageurs en deux fois 140 signes. Je pensais au journalisme comme Cioran pensait à la littérature en écrivant "Je rêve d'une langue dont les mots, comme les poings, fracasseraient les mâchoires" (merci à @CapAlexandre qui m'a rappelé cette citation lors d'un échange sur notre site de micro-blogging préféré). Je pensais aussi à cette Twitstory de l'ami @christreporter : "Nous ne sommes pas nés pour être domptés. Nous sommes des bêtes sauvages qui savent jouer les animaux dociles". Cela vaut pour le journalisme ici et maintenant, me disais-je.
Encore un de ces pronunciamento dont j'ai le secret qui ne va pas arranger mon e-reputation de Matamore de la presse. Peut-être...Mais en y réfléchissant à deux fois, je me suis rendu compte, qu'au fil de mes tweets et billets de blog, je creusais avec acharnement, et depuis des mois, le même sillon pour y planter le germe de cette Idée Rousseauiste qui tournait en boucle dans ma tête
"Aller au-delà du journalisme standardisé, retrouver la puissance brute des mots, retrouver l'état sauvage pour décrire la brutalité du réel".

J'entends déjà les ricanement des professionnels de la profession: encore un écrivain raté qui estime avoir fait le tour du métier ! Et les railleries des jeunes journalistes affamés : encore un aristocrate de la vieille presse qui fait mine de vouloir secouer le cocotier sans renoncer à sa rente...  Ne disait-on pas déjà au temps d'Honoré de Balzac que le journalisme est une profession de dilettantes et de parasites, pratiquée par ceux qui ne savent rien faire d'autre ? Peut-être. J'en accepte l'augure. Une chose est sûre, le journalisme tel que je l'ai appris, tel que je l'ai connu et pratiqué dans les années 90, est bel et bien mort et enterré. 
Fini l'artisanat de la plume et le temps des bouclages enthousiastes, fini le temps donné au temps de l'enquête et de l'écriture, la défiance naturelle vis à vis des pouvoirs et de leurs communiquants, exit le sens du collectif et la fierté de la carte de la presse...place aux forçats du Web et aux entreprises à produire de l'information standardisée "déclinable sur tous les supports" comme disait l'autre. D'autres que moi, avant moi, à commencer par l'intransigeant Narvic, ont fait le même constat amer à mesure que nos grands journaux réduisaient leurs effectifs à tour de bras, se transformaient en entreprises à produire de l'information standardisée, devenaient des "marques" sans âme et sans histoires au propre et au figuré...sans pressentir une seconde la fin de leur monde de papier. 
Plutôt que d'investir des millions dans des imprimeries et des nouvelles formules comme autant de batailles de retardement désespérées, ces fleurons de la presse hexagonale auraient mieux fait d'aller à la rencontre de leur lecteur 2.0, d'inventer de nouvelles formes de journalisme en ligne, de valoriser les jeunes journalistes Web au lieu de les transformer en OS de l'info, de s'ouvrir à la formidable richesse de la blogosphère...Bref d'apprendre à surfer sur le grand Tsunami numérique pour ne pas faire naufrage. Mais c'est une autre histoire que j'ai déjà raconté ici .
Et il vaut mieux regarder devant, aller de l'avant. Les vieux journaux de l'ère Gutenberg qui n'auront pas su s'adapter sont sans doute voués à l'extinction, comme des Newsosaures. Mais le journalisme, lui, n'est pas mort. Encre et papier ou flux numérique sur tous les écrans, qu'importe le support. Le besoin d'information, de lire et raconter des histoires pour traduire le réel, garder et transmettre la mémoire, construire l'histoire, est un besoin essentiel depuis que l'homme est homme. Le journalisme n'est pas mort. Il est juste malade, saisi de torpeur et de paresse, gagné par la résignation à l'image de la société. Le journalisme n'est pas mort, il a juste besoin d'un électrochoc...de se mettre en danger, de revenir un peu à cet état sauvage de la révélation, de la dénonciation, de la verve et du mot que l'on ne trouve plus que dans les marges du métier. Chez les franc-tireurs du journalisme en ligne (Mediapart, Rue89, Electron Libre...), chez les explorateurs des nouvelles frontières de l'information numérique (Owni), dans quelques revues ("XXI"). Et sur certains blogs de journalistes, encartés ou non. Ces interzones de la contre-culture journalistique où l'on invente et réinvente la manière d'informer, de raconter, de témoigner envers et contre le renoncement ambiant.
"Ce journal sera comme une embuscade dans la jungle de l'information", proclamait le manifeste proto-Mao de "Libération" à la naissance du journal en 1973. Tout un programme que je fais mien (le maoïsme de l'époque en moins). Quand ma journée de journaliste officiel est terminée, je quitte mon costume raisonnable et je redeviens un peu sauvage sur ce blog. Je ne crache pas dans la soupe qui est plutôt bonne dans mon journal, je suis plutôt fier de mon travail en équipe, heureux de tomber la copie et sortir mes pages jour après jour. Mais comme beaucoup, j'ai un besoin d'un Ailleurs, d'autre chose en matière de pratique et d'écriture journalistique.

 Appelons cela Gonzo, post-journalisme, journalisme subjectif ou littéraire, ou bien journalisme du réel comme on dirait cinéma du réel...comme vous voulez. C'est très présomptueux. Mais je pense juste que mon plaisir d'écrire sur le monde qui nous entoure en cassant les codes habituels peut rencontrer plus intensément celui du lecteur.  Que ce lecteur, sans toujours le savoir, a envie d'autre chose que cette malbouffe informationnelle qu'on lui sert tous les jours à la cantine des journaux et sites internet standardisés. Que le journalisme est avant tout un métier de l'offre et non de la demande. "Il y a les journalistes qui s'intéressent à ce qui intéresse le public et ceux qui intéressent le public à ce qui les intéresse. Ce sont les grands", écrivait Gilbert Cesbron.
A l'inverse, avec un peu d'entrainement, le journalisme standard ce n'est pas sorcier.  Pour choisir son sujet, il y a le fil de l'AFP et les sollicitations constantes des services de presse qui ont bien compris qu'un article téléphoné valait moins cher qu'une page de pub. Pour avoir un scoop comme on obtient un nonos, il y a les incontournables sources "autorisées" et autres "story teller". Deux, trois coups de fil pour vérifier et c'est parti. Ecrire un article pour être lu comme on dit au CFJ ce n'est pas compliqué en soi: une accroche poncif, on répond aux cinq ou six "W" (Qui, Quoi, Où, Quand, Comment ? Pourquoi ?), on construit son papier en pyramide inversée (du plus important au détail) comme on l'a appris à l'école, une chute poncif et hop c'est plié ! A la télé, à la radio, où l'on puise ses sujets dans les journaux c'est la même chose, toujours les mêmes lancements, l'absence de risque et d'originalité.
Alors j'ai envie de dire aux jeunes (et vieux) journalistes qui veulent tenter autre chose, à tous ceux qui en ont encore la force et l'envie : s'il vous reste un peu d'énergie le soir, la nuit et le week-end, et surtout si vous n'espérez pas en vivre, aventurez-vous dans les marges du Web et de la blogosphère pour écrire comme vous le sentez, prenez la balle de l'actualité comme elle vient et tapez ! Don't hate the media, be the media ! N'écoutez plus les raconteurs d'histoire, quittez vos postes de travail scotchés, sortez dans la rue, allez à la rencontre des gens, des faits, du réel, redevenez témoins, fiez vous à vos yeux, à vos oreilles, à votre jugement...
Ensuite écrivez non seulement pour être lu, mais aussi pour faire plaisir à votre lecteur et vous faire plaisir : jouez, dansez avec les mots comme un Shaman indien à la manière d'un Hunter S. Thompson, ou bien soyez aussi précis et professionnel qu'un journaliste du "New York Times"...Qu'importe le style du flacon du moment que vous faites passez l'ivresse du moment. Mais restez toujours fidèles aux faits et témoignez du réel. C'est l'essence du métier. Soyez impressionnistes ou hyperréalistes, mais appelez un chat un chat, une chatte une chatte, un pauvre un pauvre, une injustice une injustice, un escroc un escroc.  Bref, soyez sauvages, aventureux, aventuriers, prenez des risques et ne prenez pas le lecteur pour un con, il vous en sera reconnaissant. Et qui sait, vous ferez peut-être entendre votre petite voix discordante dans le ronronnement ambiant. Et participerez, à votre manière, à la révolution de l'info de demain. Il arrive parfois qu'un bon papier se transforme en pavé lancé dans la mare aux vieux canards.
Jean-Christophe Féraud

18 commentaires:

  1. Je vous lis souvent avec plaisir. Seule chose : je vous entends beaucoup gloser sur le journalisme Gonzo, ce que le journalisme doit être, ce qu'il n'est plus, la grande aventure du net, et le big bang twitter (qui rend accro surtout ceux qui peuvent revendiquer un nombre conséquent de "followers" (car je crois que c'est surtout à ça, qu'on est accro, sur twitter : soi-même, même si le plaisir d'échanger est là aussi). Mais j'avoue que j'aimerais bien lire aussi la mise en pratique de ces réflexions sur ce que doit être le journalisme qui a de la gueule. Au plaisir de vous lire de nouveau très bientôt :)

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  2. De la mèche à la bombe... Fallait bien que ça pète un jour ou l'autre. Le résultat est explosif et flamboyant.

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  3. @Madeleine : je ne fais pas de journalisme à proprement parler ici, c'est un blog. J'écris ce que je suis, ce qui me ressemble, ce qui me passe par la tête, j'essaie de ne pas gloser justement ;-)C'est une respiration professionnelle et une aventure personnelle. Qui m'aime me suive. Pour la mise en pratique d'un journalisme Gonzo, un journalisme de combat,appelons le comme vous le voulez, l'espace se fait rare...en dehors de quelques franc-tireurs du journalisme en ligne que je cite dans ce billet et auquel je contribue de temps à autres.Dans la vraie vie je travaille pour un grand journal dont ce n'est pas franchement la ligne éditoriale...alors, oui c'est vrai, ma plume y est moins déliée ;-)

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  4. Ce que tu racontes ressemble moins à un journalisme "sauvage", pour autant qu'on arrive à définir ce que c'est.
    Il s'agit peut-être plus d'un journalisme furieux et curieux, exploratoire et jubilatoire, en tout cas c'est ce que je comprends.
    Ton choix d'image est à ce titre un peu trompeur : Geronimo porte une arme de "civilisé" (syphilisé ?). Il est en résistance pour sa survie. Mais ça me rappelle un billet onirique sur le parallèle entre la conquête de l'Ouest et la conquête des blogs...

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  5. @Enikao Le billet est un peu bâclé, écrit d'un jet.En fait je pensais à Sauvage dans le sens où l'entendait Rousseau :un mythe. Comme Geronimo. Cette image du journalisme sauvage par opposition au journalisme trop "civilisé" qui se pratique un peu partout aujourd'hui est hyperbolique, exagérée. C'est un procédé gonzo. Je l'ai utilisée pour allumer la mèche, provoquer, faire réfléchir, susciter le débat...Apparemment c'est réussi ;-) En tous cas "Furieux et curieux, exploratoire et jubilatoire", c'est exactement ça !

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  6. Tu as mis la forme au service du discours. Si ça c'est pas de la foi ;-)

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  7. Etonnant : me rend compte que c'est pour ça que je me suis mis à bloguer. Un espace de subjectif, de "sauvagerie", loin de la production domptée d'infos en empilement... qui me nourrit ;-) Bravo pour ce billet qui m'inspire pas mal de réflexions à mon tour que j'essayerais peut être un jour de mettre en forme et mots... sur un blog :)

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  8. Fut un moment où en tant que "communiCante" je culpabilisais de ne prendre le temps de lire le papier... Et puis le web, Twitter et les blogs ont fini par m'enlever ce sentiment que si je ne lisais pas pas/plus les journaux je serai moins informée, avec un regard moins critique sur la société et tout le reste.
    Alors OUI j'ai laissé tomber le papier pour le digital (question de temps et d'argent aussi), plus libre de lire, de suivre, de digresser, de mettre de côté pour consulter plus tard et au final de tomber sur ce genre de billet qui m'enchante....
    Non le journalisme n'est pas mort, il mue, évolue, grandit peut-être... Les mots glissent, rendent compte d'une réalité, avec cet "IRL" que vous décrivez si bien et dont je me rend compte qu'il ne m'a jamais autant apporté que depuis que je Tweet.
    Ici on se sent bien....

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  9. Notre démarche relève exactement de cette pensée-là, nos routes ont dû se croiser, sinon buvons !
    On nous trouve ici et nous n'avons rien contre les mélanges…
    www.trucadire.com

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  10. "Plutôt que d'investir des millions dans des imprimeries et des nouvelles formules comme autant de batailles de retardement désespérées, ces fleurons de la presse hexagonale auraient mieux fait d'aller à la rencontre de leur lecteur 2.0, d'inventer de nouvelles formes de journalisme en ligne, de valoriser les jeunes journalistes Web au lieu de les transformer en OS de l'info, de s'ouvrir à la formidable richesse de la blogosphère..."
    On dirait, à lire ces quelques lignes, que l'ensemble des journalistes, dans un bel élan, était comme prêt à plonger avec délices dans les joies d'un nouveau monde numérique et de ses nouveaux usages. L'expérience prouve que le terrain était et reste pour le moins beaucoup plus contrasté ! A part ça, merci pour ce billet aux réflexions rafraîchissantes ;)

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  11. Passer de la dénonciation à une (nouvelle) pratique, bref, expérimenter, c'est bien ça la question...

    Mais c'est vraiment difficile, et souvent décourageant...

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  12. intéressant. plusieurs fois que je picore dans votre blog, et j'apprécie, la plume, les idées.

    ce billet tombe fort à propos, en écho à un entretien vu à la télévision avec Günter Wallraff.

    personnellement, je crois que je lis plus de papier maintenant que je suis "connecté", j'apprécie le temps que procure les pages d'un journal, l'attention que l'on doit y porter, picorer les articles au fur et à mesure des pérégrinations et autres déambulations au gré des pages.

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  13. très intéressant ton billet, comme toujours.
    Si j'ai résilié un à un tous mes abonnements à des quotidiens, c'est bien parce que je ne vois pas l'intérêt de financer une presse qui se fait l'écho d'une ou deux voix seulement. C'est vrai que le web est le parfait support pour rendre compte de la réalité ou plutôt des réalités, dans tous leurs états, mais ca c'est la théorie. Dans les faits, le web a du mal à échapper à la tentation de la"pensée unique". Il y a les opinions "web recevables" et les autres, qui déchainent la foudre sur la toile. Il faudrait prendre la mesure de cette propension humaine à "penser comme les autres"( qui rassure ) cela permettra peut être de préserver ce qui fait la force du web

    marie http://mynetwords.com

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  14. De plus en plus sauvage, JC. J'adore.

    Bon. Très belle analyse, que nous sommes un certain nombre je crois à partager. Mais maintenant, qu'est-ce qu'on fait?

    J'ai l'impression que nous sommes des souris en cage tournant dans des roues à toute vitesse sans trouver la sortie.

    Bloguer je veux bien, mais c'est épuisant. Cette double vie je veux dire. Faut-il continuer à écrire de la daube la journée et faire son métier la nuit, en clandé ?

    Le journalisme n'est pas mort, dis-tu? Mais si le vrai journalisme ne rapporte pas un rond, combien de temps lui donnes tu à vivre?

    Elle est où la sortie bordel ?

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  15. Excelente artículo, gracias por compartirlo, saludos desde Venezuela.

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  16. Où est passé "l'Ethique"? Rien dans votre article. Troublant, étonnant, décevant.
    Derrière ce mot, pourtant, l'essentiel du métier.
    Et quand on lit, quand on entend certains journalistes, nul doute que leur carte de presse est bonne à jeter!
    Heureusement il reste une bonne minorité qui continue courageusement à investiguer contre vents et marées, contre pressions et lobbies.
    Bravo à eux.
    Quant aux autres, moribonds et aux ordres, que le public les juge pour ce qu'ils valent.

    Cdt,
    Cpolitic

    Un article en écho au vôtre:
    http://www.cpolitic.com/cblog/2010/10/10/la-france-malade-de-son-journalisme/

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  17. Le journaliste a l'état sauvage va faire payer l'internaute et le publicitaire grâce à la qualité du contenu. J'attends avec ma carte bleue.

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