lundi 4 octobre 2010

L'Homme "augmenté" selon Google...vers une transhumanité diminuée ?

"Ce que nous essayons de faire c'est de construire une humanité augmentée, nous construisons des machines pour aider les gens à faire mieux les choses qu'ils n'arrivent pas à faire bien"...On ne pourra pas dire que nous n'avons pas été prévenus. Mais, étrangement, cette déclaration programmatique d'Eric Schmidt est pratiquement passée inaperçue en dehors des cercles technophiles concernés.
Le PDG de Google a pourtant clairement annoncé la couleur fin septembre à la conférence TechCrunch de San Francisco : "La" Firme Internet ambitionne désormais de rendre son moteur de recherche suffisamment "autonome et intelligent" pour deviner nos désirs, faire de notre découverte du monde "un heureux hasard" calculé par les algorithmes sorciers concoctés par les cerveaux oeuvrant au Googleplex de Mountain View.
Si l'on en croit Herr Doktor Schmidt, il viendra un jour où Google pensera le monde à notre place, nous proposant des suggestions avant même que nous ayons tapé la moindre recherche sur notre clavier AZERTY : "Je m'intéresse à l'histoire ? Je veux que mon smartphone me raconte l'histoire de l'endroit où je suis sans lui avoir demandé", a expliqué le boss de Google pour illustrer son propos. Eric Schmidt nous annonce pour demain - cette décennie - un Futur radieux où le divin moteur devinera dans nos pensées pour nous aider à vivre, travailler, nous éduquer, nous informer, aimer... où YouTube et Google TV vous proposeront à chaque instant des programmes taillés sur mesure en fonction de vos goûts, où Google News nous livrera en temps réel une actualité ciblée sur nos seuls centres d'intérêt, où nos voitures conduiront toutes seules guidées par Google Maps...Blablabla.  
C'était de la Science-Fiction il y a dix ans, mais aujourd'hui c'est déjà demain : Google est DEJA un véritable prolongement de nous-mêmes, une extension, un pseudopode numérique de notre cortex. Google est dans votre tête, vous connaît mieux que quiconque à force d'enregistrer vos moindres faits et gestes sur le Web. Avez-vous déjà essayé de vivre sans Google ? Dans notre société de l'hyperinformation cela revient à vivre sans Internet, à courir le 100 mètres avec une jambe en moins...
Vous ne pourrez plus vous passer de Google, sauf à être un homme "diminué". C'est en tout cas le projet assumé des dirigeants de "La" Firme. Sergei Brin, le fondateur de Google, a récemment dit qu’il voulait faire de sa création «le troisième hémisphère de notre  cerveau ».
Eric Schmidt a multiplié les déclarations provocatrices  en ce sens à l’IFA, la grand messe païenne de l'électronique qui s'est tenue début septembre à Berlin : « Nous pouvons vous suggérer quoi faire après, ce qui vous intéresse. Imaginez : nous savons où vous êtes, nous savons ce que vous aimez. »« Non seulement vous ne serez plus jamais seul, mais en plus vous ne vous ennuierez jamais ! Nous vous suggèrerons ce que vous devriez regarder, parce qu’on sait ce qui vous intéresse. » « Un futur très proche dans lequel vous n’oublierez rien, parce que les ordinateurs se souviennent. Vous ne serez jamais perdu.»
Achtung encore un qui a trop lu Orwell...Souvenez-vous "1984": "Big Brother vous regarde. Vous ne possédez rien, en dehors des quelques centimètres de votre crâne"... "La liberté, c'est l'esclavage. L'ignorance, c'est la force", "Le crime de penser n'entraîne pas la mort. Le crime de penser est la mort". et caetera... Surtout ne pensez plus par vous même, Google va vous aider...C'est sérieux ? Oui et Non. Encore une manière irresponsable de se faire de l'argent en jouant avec nos fantasmes les plus secrets. Consommer, être sexy, baiser, ne pas mourir...
TF1 peut aller se rhabiller avec son "Temps de cerveau disponible". La télévision nous conçoit comme des récepteurs passifs avalant de la sous-culture et de la publicité comme des oies que l'on gave en batterie ? Google va beaucoup, beaucoup, plus loin : jusqu'à "l'Inception", la suggestion de l'Idée dans nos têtes avant même que nous y ayons pensé, comme dans ce mauvais film de SF récemment sorti sur les écrans.  "Nous voulons organiser l'océan d'information disponible sur le Web pour le bien de l'humanité", martèlent les Gentils Leaders de la planète Google depuis dix ans. OK mais pour quoi faire ? Pour nous vendre des produits dont nous n'avons pas besoin, une orgie de gadgets high-tech, de voyages de rêve, de malbouffe, de crédits immobiliers, de "bons plans", de low-cost qui s'affichent sur les liens sponsorisés AdWords à chacune de nos requêtes.
Google veut nous aider à "augmenter nos capacités" mais Bordel à quoi cela rime au juste ?
La question dépasse de loin la seule problématique habituelle de l'hyper-monopole de LA Firme et du flicage constant auquel nous sommes soumis sur Internet. Elle est d'ordre philosophique et politique. Car de "l'humanité augmentée" à la "Transhumanité", il n'y a qu'un pas qui risque de passer par "L'homme nouveau"...cet être supérieur dont rêvait ceux qui voulaient construire "un Reich pour mille ans". L'élimination eugéniste des inadaptés par "le triomphe de la volonté".
Aujourd'hui nous voulons TOUS améliorer nos PERFORMANCES, être riches, beaux, célèbres, éternellement jeunes, liftés, botoxés, retouchés à Photoshop, bronzés aux UV, greffés, stimulés cardiaquement, transfusés, chimiothérapiés jusqu'au stade terminal pour ne pas mourir, NE PAS ETRE UN LOSER. Dans ce programme messianique, celui de Google, celui de l'individualisme narcissique forcené, celui du libéralisme sauvage, du turbo-capitalisme dans sa phase d'accélération technoïde, il y a la fausse promesse de l'Eternité commune à tous les marchands de religion, de totalitarisme idéologique. Il n'y a plus de place pour les pauvres, pour les faibles, les inadaptés...Regardez dans le métro, dans les rues, ils crèvent sous nos yeux comme au moyen-âge, l'idéologie du PROGRES transhumaniste en plus.
Cette idéologie est déjà là, en nous, tout comme Google qui n'en est que le miroir. Une entreprise comme les autres, plus puissantes que les autres sans autre projet  que le profit, sous ses dehors Coooolissime :  "Nothing Personnal, Just Business". OK.
L'idéologie sous-jacente est bien plus dangereuse que son expression économique et technologique. Faisons comme Houellebecq, servons nous de Wikipedia pour un joli copié-collé instructif : 
"Le transhumanisme est un un mouvement culturel et intellectuel prônant l'usage des sciences et des techniques afin de développer les capacités physiques et mentales des êtres humains. Le transhumanisme considère certains aspects de la condition humaine tels que le handicap, la souffrance, la maladie, le vieillissement ou la mort subie comme inutiles et indésirables. Dans cette optique, les penseurs transhumanistes comptent sur les biotechnologies et et sur d'autres techniques émergentes...". Exactement, "Le Meilleur des Mondes " selon  Aldous Huxley avec ses citoyens Alpha, Bêta, Gamma, Delta que nous avons lu quand nous étions petits (n'est-ce pas Olivier ;-)...
Pour en savoir plus sur la Transhumanité, voir cette vidéo allumée (in english sorry), je survole, j'y reviendrai :

 

J'aime Google, Google m'est indispensable, je serai perdu sans Google...et je ne pense pas que Google ait formé consciemment le projet de nous asservir. Ils font juste du BUSINESS TOTAL comme on fait la guerre totale, ils ambitionnent seulement de dominer le marché de 6 milliards d'humains que nous sommes. Tout comme Microsoft, Apple et tant d'autres. Mais ils participent au PROJET transhumaniste : l'immortalité, devenir des dieux vivants. Une nouvelle religion conceptualisée par le bon docteur Max More et son "Extropianisme" :
"Nous mettons en question le caractère inévitable du vieillissement de la mort, nous cherchons à améliorer progressivement nos capacités intellectuelles et physiques, et à nous développer émotionnellement. Nous voyons l'humanité comme une phase de transition dans le développement évolutionnaire de l'intelligence. Nous défendons l'usage de la science pour accélérer notre passage d'une condition humaine à une condition transhumaine, ou posthumaine. Comme l'a dit le physicien Freeman Dyson, 'l'humanité me semble un magnifique commencement, mais pas le dernier mot" (Introduction à "Principes extropiens" 3.0). 
Transformation de soi à coup d'implants, de bodybuilding, de chirurgie esthétique, de viagra, et bientôt de puces électroniques transcutanées, de connexions neuronales directes avec le RESEAU comme dans un foutu film de Cronenberg. Wow tout un programme !
Celui de Google sans y penser. Certainement pas le mien. Je suis un humain, pas un post-humain, ni un transhumain. Je fume (un peu), je bois (un peu), je vis, j'aime, trop vite, trop fort comme beaucoup d'entre nous. Life is good. Mais comme vous, je vais mourir un jour et Google n'y pourra rien...
Jean-Christophe Féraud

 

13 commentaires:

  1. Deux petits liens pour étayer ce propos (toujours très bien écrit)

    http://blog.jeanlucraymond.net/post/2007/04/01/Google-par-Jacques-Alain-Miller-Mythologie-2007
    http://www.oedipe.org/forum/read.php?8,16488

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  2. Il est déjà trop tard : sélection naturelle et adaptabilité... L'espèce dominante fait tout pour garder sa place en haut de la chaîne... Cela dit, des performances augmentées ne signifient pas une humanité meilleure. Pas de fragilité, pas d'âme.
    Merci Jean-Christophe

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  3. Bravo monsieur, très bon article!

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  4. C'est là que se situe l'hypocrisie et le tournant des lendemains qui chantent.
    Le transhumanisme dit vouloir retirer ce qui est négatif.
    Google nous présente cela comme ajouter une couche de positif.
    La question est : qui détermine la frontière entre les deux ?

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  5. Il me fait frémir ton billet sur le transhumanisme. Il me rappelle un roman qui m'avait impressionné quand j'avais 15 ans : le Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley. En te lisant, j'ai l'impression de voir cette histoire s'écrire maintenant et demain. Comme dit le commentaire de Christophe : pas de fragilité, pas d'âme. Mais dans cette société actuelle où on doit être forcément efficace, rapide, rentable et j'en passe, on oublie (malheureusement) notre essence et notre raison d'être. Et je ne pense que Google soit la clé pour la trouver. A moins qu'il nous l'impose avec ses foutus mots clés ... Bon bah je n'avais déjà pas trop la frite aujourd'hui ... Faut maintenant retourner à la vie !

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  6. machine suffisant intelligente et autonome pour anticiper nos désirs.

    Voila ce qui fait peur, doucement on arrive a un scénario digne des pires films d'anticipation catastrophe, un jour la machine sera si intelligente qu'elle comprendras que ça survit est mise en péril par l'homme, et elle cherchera a s'en affranchir.

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  7. Le problème de Google c'est d'écrire la réponse avant que la question ne soit posée.

    Google n'est qu'un scribe et devra se résoudre à l'accepter pour dépasser son complexe !

    http://affordance.typepad.com/mon_weblog/2010/09/la-reponse-avant-la-question.html

    Un billet hautement instructif rédigé par un maitre de conférence en sciences de l'information

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  8. Un excellent film des années 50s qui résume l'absurdité d'une "machine intelligente", deux termes contradictoires, un oxymore:
    "La Planète Interdite".

    Sur cette planète les machines sont devenues tellement "intelligentes" que les corps humains sont devenus inutiles et du coup l'humain lui-même ...

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  9. Je trouve qu'il y a quelque contradictions dans ce billet.

    Par exemple tu assembles l'individualisme à ce besoin qu'on les gens d'être toujours "plus", plus beau, plus intelligent, etc., que des choses qui sont fortement liées à une nécessité sociale.

    Or l'idéal de l'individualisme est justement de s’émanciper de toute contrainte sociale primaire, à savoir celle qui est de s'adapter intellectuellement et socialement à la norme et au "groupe". Tout du moins c'est ainsi que je le conçois.

    C'est justement cette nécessité sociale primaire qui impose aux individus ce qu'on pourrait appeler l'impossible intelligence. On peut se baser par exemple sur les expériences de psychologie sociale tente d'ailleurs à affirmer que l'individus ne peut ni penser ni agir librement quand le groupe lui impose une vision particulière des choses, et ceci même lorsqu'elle est erronée.

    Donc pour ma part, je ne serais pas nécessairement aussi critique sur l'idée de la transhumanité, si celle-ci permet à l'esprit de s’émanciper totalement de la contrainte sociale, alors probablement que l'expérience pourrait devenir intéressante.

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  10. Bel article que j'ai pris plaisir à lire.
    L'idée de transhumanité peut trouver un sens si elle est appliquée à une augmentation de la quantité des échanges nous permettant de faire ensemble.

    Bien sûr le "marché" utilisera ces technologies à des fins mercantiles. Chères au début, elles deviendront accessibles ensuite au plus grand nombre comme toutes les technos de l'internet.

    Ce sera donc à ceux qui en imagineront les usages au services d'objectifs différents...

    J'en ai l'espoir et la conviction.

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  11. Un bel article mais j'ai un peu du mal à suivre le fil de votre raisonnement..
    Il y a pour l'instant un monde où on cherche à améliorer les mauvais aspects de l'homme, en opposition au Meilleur des Mondes/1984 où l'on cherche à réprimer ces mêmes mauvais aspects.
    Même si la nuance semble mince sur le papier, je pense que même Google aura du mal à franchir le pas entre donner de nouveaux outils aux inadaptés et les évincer comme des Epsilon..

    La seule véritable sélection naturelle aujourd'hui est sociale, et Google en est une conséquence, pas une cause. Sur le plan individuel, c'est au choix de chacun de se plier à ces normes et à cette constante accélération des envies, ou de vivre au quotidien, fumer (un peu) boire (un peu), aimer l'instant.

    En fait je pense même qu'une évolution vers une transhumance "forcée" ne pourrait se faire que d'une façon collective. Mais beaucoup trop de gens ne se sentent pas à leur aise dans un monde en constante accélération, et à mon avis, ça ne peut que finir par redescendre vers quelque chose de plus naturel. Cf la démobilité, cf Pascal Lamy (DG de l'OMC) se questionnant sur le capitalisme, cf tous ces nouveaux moyens de ralentissement qui fleurissent un peu plus chaque jour.

    Un peu trop pessimiste à mon avis donc..

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  12. C'est une evolution irréversible liée au cycle des révolutions technologiques.Aprés l'age agraire, l'age industriel(invention du moteur à explosion), l'age de l'information (invention du PC par Apple et d'Internet par le DARPA) vient l'age de l'humanité augmentée (Internet social et mobile,convergence des NBIC)caractérisé par la valorisation du capital humain et la disparition des emplois non-qualifiés

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  13. Sinon, il y a aussi la vision de Srî Aurobindo dans son grand oeuvre, "La Vie Divine", sans oublier aussi le texte sublime intitulé "Savitri", que l'on peut découvrir sur FeedBooks.com, ici :

    http://fr.feedbooks.com/userbook/5531/savitri

    Bien cordialement. :)

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