samedi 8 mai 2010

Extension du domaine de la Télé-Réalité


"La sexualité est un système de hiérarchie sociale"... Ce théorème Houellebecquien m'est revenu en mémoire tard vendredi soir, lorsque les hasards de la zapette (si si) m'ont fait découvrir "L'Amour est aveugle". Une nouvelle émission signée par le Big-Brother de la télé-réalité Endemol, diffusée - évidemment - sur TF1, la chaîne "du temps de cerveau disponible"...
Je pensais avoir tout vu en matière de spectacle cathodique décérébré, quelque part entre "Le Loft" et "Secret Story". Erreur. Voilà un reality-show qui repousse encore plus loin les limites du genre. En celà qu'il consacre définitivement la séduction sexuelle comme un système de domination ultra-libéral. Avec ses vainqueurs, mâles dominants et maîtresses femmes, beaux et sexy. Et ses vaincus, handicapés affectifs, mal dans leur peau et/ou moches complexés par leurs corps.

Le concept : soit 3 hommes et 3 femmes qui ont 3 jours pour faire connaissance. Dans le noir d'une alcôve. "Privés de la vue, ils vont devoir développer leurs autres sens pour se découvrir et se séduire", peut-on lire sur le site de l'émission. Des couples devront se former ou NON. Participants "castés" dès le départ pour PERDRE (Julien le jeune homme frustré qui rêve de trouver l'âme soeur jusqu'à en être inquiétant; Shirley la jeune femme douce et sensible emprisonnée dans son obésité). 
Ou GAGNER (Gino le stéréotype du playboy de supermarché ; Katia, une biche à jolies jambes aimant porter ses robes ras-le-bonbon). Scénarisation/dramatisation extrême des situations et des échanges, humiliation des faibles, ostracisation des déviants au service de la fable normative dominante (il est beau, elle est belle, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants)...tous les ressorts usés de la télé-réalité sont là. L'humiliation amoureuse et sexuelle en plus.  
 "L'Amour est aveugle ?" Une "aventure sensorielle" et une "expérience hors du commun" répète à l'envi Arnaud Lemaire, le blondinet présentateur de l'émission qui semble tout droit sorti de la fabrique Ken et Barbie. En fait toute l'émission filmée en caméra infra-rouge est prétexte à un jeu de touche-pipi à répétition sur fond de gloussements niveau 5ème (lire à ce sujet ce drolatique papier des Garriberts paru dans "Libé") . Problème les participants sont de jeunes adultes...qui affichent pour certains 35 ans au compteur. Leur questionnement existentiel ne va pas plus loin : A quoi ressemble cette fille que j'ai peloté dans le noir ? Est-ce une beauté ou un laideron ? A quoi ressemble ce garçon qui m'a mis la main direct au panier ? Au prince charmant ou à un crapaud ?


Et après 1 heure d'émission c'est LA révélation : les couples formés à la faveur de l'obscurité se découvrent enfin à la lumière du jour et doivent décider d'aller plus loin ensemble...ou NON. "Leur amour résistera-t-il au choc ? L'amour né dans le noir a-til une chance de survivre au grand jour ?", demande avec gourmandise la voix Off. Un pari Pascalien que l'on traduira ainsi chez Endemol : « Puis-je être aimé pour ce que je suis vraiment ? », « Puis-je aimer l'autre sans tenir compte de son physique ? ".  
Pour Julien et Shirley, la réponse est évidemment NON. Il n'y a qu'à voir la tête du partenaire, resté lui dans l'obscurité, et qui découvre l'Autre sous les sunlight, entre fou rire et moue dégoutée... Exit ceux qui espéraient trouver l'amour malgré leurs complexes et leur "physique différent", adieu faux-espoirs ("Dans le noir je me sens comme un Apollon", "Je suis là pour repartir avec le père de mes enfants"...). Après le méga-râteau sous les sunlights et l'humiliation devant des millions de téléspectateurs, direction la porte et même pas sous vos applaudissements.
Regardez plutôt ce qui arrive à ce pauvre Julien (AKA "Ah ce que je suis con") :  "J'ai montré que j'avais confiance en moi, je lui ai envoyé plein de signaux positifs...je crois que ça a porté ses fruits, je suis assez satisfait de ma prestation". 



On a vraiment mal pour Julien le looser sexuel arrivé "Con-qué-rant"...jusqu'où ira son calvaire ? Son humiliation affective et sexuelle ? "Quand Julien commence à parler c'est là que je gagne des points", répond le dénommé Jovan, l'un des concurrents mâles pas forcément dominant lui non plus. 
La nature humaine se complaisant du malheur des autres ("ouaah comment qu'il est frustré", répète Jovan), c'est en tous cas ce qui fait que l'on reste scotché devant son écran 16/9ème pour le plus grand bonheur de la Une et de ses chers annonceurs : ce vendredi 8 mai, "L"Amour est aveugle" a battu un record à l'audimat avec 3,4 millions de téléspectateurs. Avec 21,4 % de part d'audience selon Médiamétrie, l'émission s'est carrément hissée en tête de la deuxième partie de soirée toutes chaînes confondues...

Et maintenant lisez ou relisez ce passage d'"Extension du domaine de la lutte" de Michel Houellebecq (page 100 de l'édition J'ai Lu;-). Ce livre-manifeste date de 1997, il est antérieur à l'irruption de la télé-réalité :

"Dans nos sociétés, le sexe représente bel et bien un second système de différentiation, tout à fait indépendant de l'argent; et il se comporte comme un système de différentiation au moins aussi impitoyable. Les effets de ces deux systèmes sont d'ailleurs strictement équivalents. Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des effets de paupérisation absolue. Certains font l'amour tous les jours; d'autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l'amour avec des dizaines de femmes; d'autres avec aucune. C'est ce qu'on appelle la loi du marché (...). En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables; d'autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante; d'autres sont réduits à la masturbation et à la solitude (...)".

Quand la télé s'empare de la misère sexuelle du mâle occidental (et de bien des femelles) pour en faire spectacle et surtout commerce dans un meilleur des mondes libéral... Tout est dit, tout est cohérent. On aime ou on n'aime pas le personnage, mais Houellebecq avait vraiment tout compris.
J-C.F

4 commentaires:

  1. N'ayant (hélas !) pas pu assister au carnage, quelques remarques :
    - Ils parlent d'amour au bout d'une heure de drague ? Euh, attirance, tout au plus, à moins qu'il n'y ait eu un coup de foudre.
    - Une des niaiseries guimauve de collégiens que l'on se plaisait à écrire pour faire croire qu'on avait de l'esprit vient de recevoir un démenti formel : "L'amour, c'est comme les photos, ça se développe dans le noir". On peut désormais rajouter que si on expose la pellicule à la lumière pendant le développement, on flingue la production.
    - Signe d'une société psychotique, on reproduit la même expérience en espérant obtenir un résultat différent. Un casting bien préparé, des têtes de vainqueur vides, des gens attachants mais qui on des défauts que la société et les normes ne pardonnent pas, et la victoire assurée de l'apparence.
    - Le sexe comme monnaie et statut social, c'est plus ancien que la civilisation. Même le règne animal connaît ces partages inégaux liés à la force sur le triptyque sexe/pouvoir/nourriture. Houellebecq sent ces choses là parce qu'il est, d'une certaine façon, sensible aux aspects primaux.
    A propos de capital séduction (ou "sex-appeal"), on peut étendre à ce domaine la règle de Bourdieu. Pour lui, l'argent peut acheter le capital relationnel, symbolique, cognitif, on peut rajouter sexuel. Et même surnaturel, en pensant très fort à Batman et Iron Man dont le seul super-pouvoir est un monceau d'argent (et la technologie qui va avec).

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  2. Voilà qui va bien nous aider à tout comprendre : http://gouessej.skyrock.com/

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  3. C'est plutôt ici : http://gouessej.wordpress.com

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